PRESENTATION

C’est une grande ferme isolée dans les montagnes avec une vue sur les Annapurna que l’on voit au loin. Lorsque c’est dégagé, on compte tous le sommets de la chaîne de l’Himalaya. Il y a 33 ans que Seti habite, dans le village de Bhadaure Tamagi V.D.C, à 6h de marche de Pokhara, la deuxième plus grande ville du Népal après Kathmandou. Elle a 56 ans, elle est mariée à Bahadur, elle a trois fils et une fille ainsi que sept petits-enfants.

Après son mariage, elle est venue habiter dans le village de son mari et de sa belle-famille. Jusqu’à ses 21 ans, elle habitait à Chitre V.D.C, le village de ses parents où elle est née, à 5h de marche. Elle habite avec son beau-père, son mari et sa plus jeune belle-fille. Son fils quant à lui est parti travailler en Arabie Saoudite afin de gagner un salaire plus élevé qu’ici.

Son mari est agriculteur également, il s’occupe essentiellement de labourer la terre et du bétail. Sa belle-fille l’aide à la ferme et c’est souvent qu’ils travaillent tous ensemble dans les champs.

Mais aujourd’hui, ce n’est pas tout à fait la routine. Sa belle-fille est partie rendre visite à sa famille, elle n’est pas là pendant quelques jours. En revanche sa fille, enceinte de 6 mois est venue elle aussi rendre visite à sa famille, avec Babu -diminutif pour les petits garçons- son fils de 4 ans. Elle a traversé les villages et les vallées alentours et a marché 4h pour venir voir ses parents. Quant au mari de Seti, il n’est pas non plus dans les champs avec elle aujourd’hui car il est invité pour la journée à un mariage dans un village voisin. Il y a juste son beau-père qui tresse des paniers pour le compost devant la ferme.

SON PORTRAIT

Elle a commencé à travailler avec ses parents lorsqu’elle avait 7 ans, les aidant dans les travaux de la vie de tous les jours : elle allait chercher de l’eau potable, ramener le bétail de la forêt ou récolter l’herbe pour les buffles. Agricultrice est le seul métier qu’elle ait jamais exercé et elle y a consacré toute sa vie, depuis presque 50 ans. Ses parents, maintenant décédés, lui ont appris le travail de la terre, c’est pourquoi elle savait déjà tout faire lorsqu’elle s’est mariée.

Seti n’est pas allée à l’école, elle ne sait ni lire ni écrire. En revanche, elle s’occupe de tous les travaux de la ferme, même ceux qui sont plutôt masculins. Il n’y en a qu’un qu’elle ne peut pas faire c’est labourer la terre. En effet, dans la tradition religieuse hindouiste c’est une tâche exclusivement réservée aux hommes. Elle plante, elle arrache les mauvaises herbes, elle récolte les légumes, elle porte les fardeaux d’herbe à ramener aux chèvres … C’est elle également qui a la charge de toutes les tâches de la maison : le ménage, la cuisine, la vaisselle et la lessive. Sa journée est toujours bien remplie et elle prend rarement plus de vingt minutes de pause.

UNE JOURNEE DE TRAVAIL

Seti se réveille à 4h ou 4h30. Elle commence par moudre le millet ou le maïs avant que tout le monde ne se lève. Elle cuisine ensuite la nourriture pour les buffles. Elle prépare le thé (« Masala chai » avec du lait et des épices) et le petit-déjeuner pour toute la famille. Elle commence ensuite le travail de la ferme, puis vers 9h30, elle cuisine le Dal Bhat (plat national népalais à base de lentilles, de riz, d’un curry de légumes et d’un mélange d’ingrédients épiciés –« Achards »-). Elle part avec son mari et sa belle-fille dans les champs, où ils amènent le repas de midi qu’elle a également préparé auparavant. Elle s’occupe du potager, de nourrir les animaux et notamment de ramener aux chèvres de l’herbe fraîche et aux buffles des brins de millet secs. Le tout, par fagots de vingt kilos, qu’elle porte sur son dos. Hier, deux chevreaux sont nés, Seti doit donc en plus s’assurer qu’ils sont correctement allaités par leur mère.

Bien sûr, selon les jours et les saisons, le travail est différent. Vers 15h, tout le monde fait une pause pour manger du maïs grillé en pop corn ou des graines de soja sautées à la poêle. C’est toujours Seti qui prépare la collation. Elle travaille encore à la ferme jusqu’à 18h puis elle prépare le dîner que tout le monde prend assis en tailleur autour du feu. Les deux chats tigrés de la ferme essayent de récupérer une petite ration en se lovant au plus près de la chaleur des flammes. Seti sert d’abord les hommes, elle attend qu’ils aient fini puis, peut ensuite manger à son tour les restes, avec les autres femmes de la maison. Tout le monde se couche vers 21h. Lorsqu’elle est trop fatiguée elle laisse la vaisselle du dîner et la fait en se réveillant le matin suivant, juste avant de nettoyer la maison.

Certaines des terres qu’elle cultive sont celles de sa belle-famille mais comme cela n’est pas suffisant, elle doit louer d’autres parcelles, pour cultiver une partie du riz et le millet.

Ses outils de travail sont les bœufs pour labourer, une pioche, une faux, une hache et un bandeau avec un lien qui sert à porter les fardeaux d’herbe qu’elle ramène pour le bétail.

EN AUTARCIE À LA FERME

Dans la ferme, elle cultive du riz, du millet, du maïs, des pommes de terre, des épinards, des oignons, de l’ail, des radis, des haricots, des potirons et bien d’autres choses encore. Elle possède aussi quatre buffles, six chèvres, six vaches et quelques poulets. Seti a donc des œufs frais. Elle a son propre lait qu’elle obtient deux fois par jour en allant traire les buffles. Elle le baratte pour en faire du yaourt et même du beurre, tous les cinq jours environ. Pas de réfrigérateur pour garder les aliments au frais, il faut donc tout produire au jour le jour.

Tous les produits qu’elle cultive sont destinés à nourrir la famille, soit quatre personnes au quotidien mais un peu plus ces jours-ci. La production n’est pas assez importante pour être vendue et elle doit même compléter en achetant quelques produits de base qu’elle ne produit pas tels que les lentilles, l’huile ou encore le sel. Lorsque le temps est trop mauvais ou l’hiver trop rude, il lui arrive de perdre une grosse partie de ses récoltes et dans ce cas-là elle n’a vraiment pas assez de vivres pour tenir toute l’année. Seti et sa famille n’ont aucun revenu, ils travaillent exclusivement pour se nourrir. Leur unique rentrée d’argent provient de leur fils qui en envoie un peu lorsqu’il le peut, depuis l’Arabie Saoudite. Il leur sert à acheter les quelques produits dont ils manquent et qu’ils peuvent se procurer à une petite épicerie du village voisin.

Il existe un système d’échange dans le village. Si elle a besoin d’un produit qu’elle ne cultive pas, elle peut le demander à ses voisins. Elle leur donne un autre aliment en échange, tout de suite ou bien plus tard quand ils en auront besoin à leur tour. L’isolement du village dans les montagnes rend l’entraide indispensable entre les voisins.

Seti a peur seulement lorsqu’elle se retrouve seule dans la maison en pleine nuit. Les voisins sont loin, la maison est isolée et elle appréhende que quelqu’un vienne roder.

Lorsqu’elle est malade, juste pour un rhume ou une grippe, elle va au poste de santé, près du village. Si c’est plus grave, elle doit aller à l’hôpital à Pokhara, à 5h de marche. Elle a donné naissance à son premier fils à l’hôpital mais pour ses trois autres enfants, c’était à la maison, sans aide médicale et seulement entourée de sa famille.

LES CASTES NEPALAISES

Seti fait partie de la caste des Shudra. A l’intérireur de cette caste, il y en a des dizaines d’autres. La sienne est celle des travailleurs de métaux et des armes-couteaux qu’ils font eux-mêmes. Ils sont considérés presque au même titre que les intouchables. Elle n’a donc aucune reconnaissance des castes supérieures et ses enfants ne pourront pas s’en échapper. La caste est définie par la naissance. Aucune possibilité d’en changer et les mariages sont toujours arrangés entre individus issus de la même caste.

Sa mère et ses grands-mères étaient agricultrices toutes les trois. Il y a quelques différences que Seti peut percevoir depuis deux générations, grâce à l’aide des machines et à l’éducation qui s’est quelque peu améliorée. Avec le système des castes, elles avaient beaucoup plus de difficultés à gagner leur vie à l’époque de ses grands-parents et à avoir accès à l’éducation ou à la propriété des terres. Même si les castes sont toujours une forme d’exclusion considérable, les choses évoluent très lentement.

UNE VIE DE LABEUR

Certaines des tâches agricoles sont difficiles selon Seti mais elle n’a pas le choix et doit les effectuer quand même. Si elle ne le fait, elle ne peut pas manger. Elle est un exemple courageux de l’agriculture de subsistance, comme beaucoup d’autres femmes au Népal qui travaillent sans compter leurs heures.

Ce qu’elle aime le moins c’est transporter le compost dans les paniers que confectionne son beau-père. C’est très lourd, trop pour son dos qui la fait souffrir. D’ailleurs Seti a déjà du mal à se tenir droite. Elle s’active partout dans la ferme, le dos courbé par toutes ces années de travail physique.

Ce qu’elle préfère, c’est la récolte du riz. Lorsque le moment est arrivé, il n’y a alors plus aucun risque à ce que les intempéries viennent détruire les précieux grains. Et pour une journée, tous les voisins et les villageois se réunissent pour ramasser le riz. Seti aime particulièrement ce mouvement de solidarité auquel tout le monde participe. Elle aide bien sûr les autres lorsque c’est la saison des récoltes, une fois que sa journée de travail est finie.

Son travail n’a pas changé depuis qu’elle a commencé il y a presque 50 ans. Etre une femme ou un homme ne change rien. Elle doit faire son travail et son mari aussi. Elle ne reçoit aucune aide et pense que si elle savait lire et écrire cela serait plus simple pour elle de faire des demandes ou solliciter des subventions ou des crédits.

Ses conditions de travail pourraient être améliorées grâce à un tracteur surtout mais ils n’ont pas les moyens de s’en procurer un. Il lui manque aussi des chaussures, des vêtements chauds pour l’hiver et des produits du quotidien qu’elle ne peut pas acheter comme le sel ou le shampoing.

Elle a déjà transmis son savoir-faire à ses enfants, ses neveux et nièces : s’occuper d’un bébé, cuisiner mais aussi tous les travaux de la ferme tels que traire les buffles, nourrir les chèvres ou planter les légumes. Selon elle, son activité à la ferme n’a pas forcément un futur heureux car c’est un travail très dur et elle ne produit pas assez. Son fils aîné pourrait reprendre le flambeau, pour le moment il n’a pas d’enfant, mais elle n’est pas sûre qu’il le veuille. Elle l’espère pourtant sinon il faudra abandonner la ferme.

LA CUISINE DE SETI

Avec tous les produits qu’elle cultive à la ferme, Seti cuisine de la polenta, du pain de millet, du soja grillé, des légumes et bien sûr le fameux Dal Bhat. Quant à la viande, c’est un met très cher et c’est seulement pour les grandes occasions qu’elle en cuisine pour la famille. Un poulet le plus souvent, que son mari va chercher dans la ferme et tue juste avant qu’elle ne le découpe et le prépare.

La plupart du temps c’est elle qui cuisine à la ferme, les recettes que sa mère lui a enseignées ou d’autres qu’elle a apprises seule. Lorsqu’elle est vraiment très occupée, elle demande à sa belle-fille de le faire mais ça n’est pas une très bonne cuisinière, elle préfère être elle-même aux fourneaux. Chaque repas est très consistant, pour résister au froid et pour avoir assez d’énergie pour tous les travaux physiques à effectuer. Tout est cuit au feu de bois, que Seti allume et ensuite ravive en soufflant dans une grande paille. Elle a beaucoup de vaisselle, une grande étagère pleine et elle lave tout soigneusement à la source d’eau devant la maison. Elle doit cependant cuisiner par terre, pliée en deux devant les flammes qui la réchauffent en même temps. Elle alterne entre la bouilloire pour le thé, la poêle pour les légumes ou la casserole pour le riz.

SON MARIAGE

Son mariage, comme c’est toujours la coutume au Népal, était un mariage arrangé. Son beau-père est venu la trouver dans son village natal alors qu’elle avait 20 ans. Son père a accepté et ils ont préparé la cérémonie. La fête était belle et juste après, elle s’est installée dans la maison de son mari. Quelquefois elle rentrait pour rendre visite à son père, lorsqu’il était encore en vie, deux à trois fois par an. Seti assure qu’elle n’était pas effrayée à l’idée de commencer une nouvelle vie avec son mari, alors qu’elle ne l’avait rencontré qu’au mariage. Ils avaient le même âge et ont eu un peu de temps pour se connaître, allant marcher dans la forêt et discutant tous les deux. Elle estime qu’elle a beaucoup de chance car il est très gentleman, il l’aime beaucoup et ils ont une relation très saine. Ils ne se disputent jamais. Par ailleurs, son beau-père et sa belle-mère (qui était en fait la sœur de son père) l’ont toujours bien traitée et elle s’est vite sentie chez elle dans cette famille devenue la sienne du jour au lendemain.

CONFIDENCES

Les plus joyeux moments de sa vie sont lorsqu’elle a donné naissance à son premier fils et qu’elle s’est occupée de lui tout en restant à la ferme. Elle était très heureuse de devenir mère.

Le souvenir le plus fort qu’elle veut pourtant évoquer, c’est le décès de sa mère lorsqu’elle n’avait que 15 ans. Elle est l’aînée de la famille et elle a du s’occuper de ses jeunes frères ainsi que de son père. Elle a travaillé très dur à la ferme avec lui et s’est mariée plus tard que la coutume népalaise ne le prévoit en général.

Si Seti n’a pas eu la chance de pouvoir s’instruire, elle pense qu’il est trop tard maintenant. Il existe les cours du soir pour adultes qu’elle aimerait bien suivre mais elle ne peut pas laisser la ferme et après sa journée de travail elle est trop fatiguée pour se concentrer. Elle sait pourtant avec certitude que sa vie aurait été meilleure si elle avait eu accès à l’éducation. Elle n’espère pas changer de métier, elle continue son travail à la ferme jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus le faire et soit obligée de passer le relais. Elle est heureuse et fière de son travail. Elle aime l’endroit où elle habite, c’est magnifique et il n’y a pas de pollution. Elle aime particulièrement les fêtes de famille car tous ses enfants viennent à la ferme et ils sont tous réunis. Uniquement pour préserver ça, elle souhaite continuer à travailler encore longtemps.

Seti n’a jamais vu la mer, elle n’a visité que deux districts de son pays et ne connaît que Pokhara, le village où elle est née et celui où elle habite. Elle aimerait visiter son pays, Katmandou par exemple ou bien alors découvrir l’Inde. Mais elle ne peut pas y aller seule, elle n’a pas l’argent pour financer un voyage et bien sûr il faut qu’elle reste à la ferme pour effectuer le travail agricole.

Seti est heureuse avec la vie qu’elle mène, avec sa famille et les produits qu’elle cultive. Elle ne veut pas devenir très riche. Elle aimerait seulement avoir une meilleure qualité de vie.

Son rêve : vieillir en bonne santé et pouvoir voir ses enfants et petits-enfants grandir et se hisser vers un avenir plus prospère que le sien. Elle aimerait vraiment qu’ils aient un meilleur accès qu’elle à l’éducation et obtiennent un travail qui leur permette de gagner leur vie convenablement.

Parfois elle se sent très triste et regrette que la vie qu’elle mène soit si dure. Elle ne lui laisse aucun temps libre pour se reposer ou pour se distraire un peu. Par ailleurs les conditions de vie à la ferme sont très rudimentaires et ne laissent place qu’à un confort très succinct. Pas d’accès à l’eau dans la maison, juste une arrivée dans la cour. De l’électricité seulement quelques heures par jour, pas de salle de bain, une douche improvisée avec une bassine derrière la maison quand elle a le temps et qu’il ne fait pas trop froid. Elle aurait aimé une vie plus agréable et il lui arrive de pleurer longtemps en regrettant ce qu’elle n’a pas pu avoir. Mais très vite les impératifs de la ferme la rappellent à la réalité, elle sort de sa rêverie nostalgique et on voit sa frêle silhouette couverte d’un foulard s’affairer quelque part entre la cuisine, le potager, l’étable ou les champs.


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