Santatra

C’est seulement après 45 minutes de marche, à l’ouest de Vontovorona, après avoir traversé des champs en friche, des rizières, des potagers, un pont bancal aux frêles morceaux de bois et croisé des porteurs de brique et des zébus solitaires que Santatra arrive à la parcelle qu’elle cultive, Noofi, son fils de 6 mois sur le dos. La terre qu’elle foule pieds nus du lundi au vendredi depuis presque un an est celle de Yamuna, une coopérative catalane installée dans le village de Vontovorona depuis 2004. L’ONG œuvre entre autres pour la réinsertion des femmes célibataires en les formant aux métiers de l’artisanat et de l’agriculture. Comme Mamisoa et Nivo, ses collègues agricultrices qui dépendent de l’ONG, elle a bénéficié d’une formation pour exercer maintenant son métier de manière autonome.

La journée de Santatra commence très tôt, à 4h du matin. Elle habite avec le père de son bébé et avec Ryan, sa fille aînée de 6 ans qui est bénéficiaire de l’école de Yamuna. Après avoir fait le ménage de sa maison composée de deux petites pièces, préparé le petit déjeuner et fait la toilette de tout le monde, elle part à 6h30. Elle laisse Ryan à l’école puis Noofi chez une amie qui le lui garde. Elle arrive finalement dans ses champs à 7h30. Il s’agit plutôt d’un potager, à peine plus grand qu’un jardin, attenant aux locaux de l‘association espagnole. De l’autre côté de la barrière multicolore, c’est la crèche de Yamuna où on entend jouer les enfants le matin mais où plus un bruit ne règne à l’heure de la sieste. Pour la pause déjeuner, Santatra part retrouver Noofi qu’elle va allaiter jusqu’à ses deux ans et mange avec son amie le repas qu’elle a porté depuis chez elle, dans son cabas rose et jaune. Elle retourne dans les champs de 13h à 16h, va chercher Noofi, achète quelques légumes au marché de Vontovorona, du charbon de bois ou les quelques courses manquantes qu’elle peut porter. Quand elle arrive à la maison, elle prépare le dîner afin que toute la famille mange à 19h30 et puisse se coucher vers 20h30 alors que le soleil est couché lui depuis déjà deux bonnes heures.

Santatra est allée à l’école jusqu’en 3ème. Elle a commencé à travailler comme lavandière alors qu’elle était encore au collège. A 20 ans elle a d’abord était femme de ménage puis elle est devenue couturière, a travaillé dans l’artisanat local et enfin comme agricultrice depuis décembre 2013. A l’aide de sa pelle, sa fourche, sa bêche, son râteau, son arrosoir et les précieuses pompes à eau, elle cultive essentiellement des légumes : des salades, des haricots verts, des brèdes, des tomates ou encore des courgettes, à l’ombre des arbres du potager. Tous les produits qu’elle cultive sont destinés au centre Yamuna et notamment pour la cantine de l’école qui nourrit chaque jour près de 400 élèves.

Sa grand-mère qui l’a élevée était elle aussi agricultrice mais Santatra reconnaît que son métier était vraiment différent car elle n’avait aucune formation et utilisait des méthodes plus traditionnelles. Ce qu’elle aime le moins dans son travail, c’est durant la saison sèche, lorsque le sol est encore aride et que l’eau manque dans les champs. Ce matin d’ailleurs, les pompes à eau ne sont pas pleines quand Santatra arrive ; alors elle prend dix minutes pour aller boire un thé à la gargote juste à cents mètres des locaux de Yamuna, en attendant que les barriques soient pleines.

Quand on lui demande si exercer son métier est plus difficile en tant que femme, elle répond que non à part peut-être pendant la grossesse et l’allaitement. Cependant, elle pense que travailler dans les champs alors qu’elle portait Noofi l’a aidée à accoucher.

Selon elle, la différence entre un homme agriculteur et une femme agricultrice est uniquement dans la force physique. Un homme peut labourer la terre plus en profondeur ou en fournissant moins d’efforts. Les qualités qu’elle estime nécessaires pour être agricultrice sont la volonté et la persévérance. Son mari aussi est agriculteur et après leur longue journée de travail ils se relayent pour cuisiner. Personne ne lui a enseigné comment faire mais c’est avec l’habitude qu’elle dit avoir appris, au fil des années. Il y a quand même une recette que ses parents lui ont apprise lorsqu’elle habitait encore avec eux. Elle l’a montrée à son mari afin de pouvoir la reproduire et l’apprendre à sa fille Ryan.

La formation qu’elle a suivie en 2008 et 2009 lui semble déjà loin et elle aimerait en bénéficier d’une nouvelle pour mieux exercer son métier et avoir de meilleurs rendements.

Pour encore quelques semaines, l’ONG espagnole lui verse un salaire mensuel de 120 000 Ariary, soit un peu moins de 40€. Après cela, elle devra compter uniquement sur la vente de ses légumes pour assurer ses revenus et par exemple attendre trois mois que les haricots verts soient prêts à être récoltés pour toucher le revenu de leurs ventes. Si les récoltes sont mauvaises, elle redoute cette précarité financière et de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.

Lorsqu’on lui demande de raconter une anecdote qui lui soit arrivée comme agricultrice, Santatra prend soudain un air grave et troublé. Elle finit par avouer qu’il y a quelques mois, alors qu’elle était enceinte de Noofi, elle a prêté de l’argent à sa collègue agricultrice qui le lui avait demandé. Mais lorsqu’elle en a eu besoin et qu’elle lui a demandé de lui rendre, cette dernière ni a jamais consenti et lui a fait comprendre qu’elle ne la rembourserait pas. Il s’agissait de l’argent de son mari qu’il avait gagné en pêchant quelques poissons dans la rivière. Il s’est alors fâché et ils se sont disputés longtemps à ce sujet. Santatra s’en veut toujours et semble encore très affectée car selon elle, elle était tellement contrariée que cela s’est ressenti sur sa grossesse et son bébé.

En-dehors de son travail, Santatra aime coudre et confectionner ses vêtements mais elle ne possède pas de machine à coudre pour le mettre à profit. Elle aurait bien aimé rester couturière. Elle aimerait voir sa fille Ryan devenir assistante sociale et son fils Noofi éducateur car elle estime que s’occuper de son prochain et guider les autres est un travail noble.

Santatra est très fière de son métier et éprouve un sentiment de satisfaction lorsqu’elle contemple ses champs et voit les produits qu’elle a cultivés. Elle trouve que son métier est bien valorisé dans son pays car on en parle tout le temps à la radio. Elle veut bien transmettre son savoir-faire à son entourage, sa famille, ses collègues ou quiconque qui voudrait l’apprendre.

Santatra est heureuse de la vie qu’elle mène mais elle reconnaît que le rythme auquel elle est soumise est parfois difficile à tenir.

A 32 ans, Santatra n’a jamais vu la mer et n’a pas visité son pays. Elle aimerait voir Tamatave, Tuléar, Majunga, Fenerive Est ou une autre région de Madagascar.

Mais son rêve c’est d’évoluer et d’avoir une meilleure qualité de vie qu’aujourd’hui. Quand on lui demande comment elle aimerait y parvenir, elle rit soudain aux éclats et demande si on peut trouver un autre travail pour elle. Lorsqu’on lui demande si elle a des regrets, elle rit à nouveau laissant admirer son beau sourire car non elle ne regrette rien et ne changerait rien à ce qui lui est arrivé jusqu’à présent.


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